Un camion dans la tête par Carole Pither__



__ Court extrait :

''Un camion Tata comme celui de Ram est inconnu Europe. Je ne pourrais même pas trouver une similitude quelconque avec un autre véhicule pour dire « c'est comme un... » parce que les Tata sont uniques. Ils sont rustiques, lourds, bariolés, couverts de peintures et de slogans. Ils sont enguirlandés comme des arbres de Noël, crachent des fumées noires et transportent légalement vingt-cinq pour cent de plus que la charge autorisée par le constructeur. Le Tata de Ram est un 1210B datant île 1982, un monstre préhistorique, et son maître en est MM\ fier que s'il conduisait le dernier modèle. Pour monter dans la cabine il faut viser, du pied droit, un petit trou dans la tôle à hauteur de mi-cuisse et s'agripper, avec la main gauche, à un semblant de poignée situé au niveau du pare-brise. Si on s'y prend mal, on tombe. À l'inté¬rieur, à droite, il y a un « fauteuil » pour le chauffeur, amovible, à angle droit et aussi rembourré qu'une chaise de cuisine. Une banquette en forme de L en Skaï bleu, polie par l'usagé, fait le tour derrière le siège chauffeur pour s'arrêter devant la portière gauche. Elle sert aussi de couchette. Au milieu il y a le tunnel du moteur, de la tôle peinte en orange, et une barre métallique qui soutient le toit. Sur le montant au milieu du pare-brise, une petite étagère supporte une statuette de divinité entourée de guirlandes de sapin de Noël. 19 h 10. — Ram s'assoit sur son fauteuil. Le boy prend place à sa gauche. Je suis reléguée sur la banquette arrière. Le boy fouille dans une niche près du toit et sort deux bâtonnets d'encens qu'il allume et place devant la divi¬nité. Ram joint les mains et touche son front plusieurs fois dans un geste de prière. Maintenant on peut partir.

Je comprends pourquoi le volant fait un mètre de diamètre : il n'y a pas de direction assistée. Ram doit tirer de toutes ses forces pour manœuvrer son camion et sortir du dépôt. En regardant le tableau de bord de plus près je me rends compte qu'aucun instrument ne fonctionne. Si les roues tournent, c'est à la force des bras, si le camion ralentit ou s'arrête, ce n'est qu'à cause de l'immense pres¬sion exercée sur la pédale de frein par un frêle humain. Ram rame pour manier son bahut. Il fait nuit, une nuit moite et collante. Les rues de Siliguri sont bondées. Ce ne sont pas des réverbères qui éclairent la voie mais des milliers de petites ampoules suspendues à des fils qui oscillent, et des bougies aux flammes graisseuses dans les échoppes. Des corps lisses et maigres se penchent sur des machines à coudre ou manient marteaux et scies dans des ateliers minuscules. Quelques mendiants déambulent, la main tendue et le regard dérangé. Klaxons et cris. Le boy tape sur la portière quand le camion frôle des passants ou des bicyclettes surchargées, qui avancent péniblement en se balançant et en zigzaguant pour éviter trous et obstacles. La tôle orange qui recouvre le tunnel du moteur est déjà brûlante au toucher. Enfin voici la sortie de la ville et une route qui part vers le sud, une trace de bitume, ou ce qu'il en reste, filant entre les champs et les maisons sous un ciel enfin libéré de la poussière urbaine. …

Ram négocie l'achat d'un bidon de liquide de frein il paie son gasoil et nous sortons. J'ouvre machinalement la portière du camion garé devant la pompe avant de me rendre compte, au regard stupéfait du chauffeur qui s'y trouve, que je me suis trompée. Je ne vois plus le Tata de Ram. Pendant une fraction de seconde j'ai peur parce que je ne connais même pas le numéro de sa plaque d'immatriculation, et dans la cour mal éclairée il n'y a que des camions Tata surchargés qui se ressemblent tous. Mais Ram est soudain là à côté de moi et il me montre le sien. C'est le boy qui l'a déplacé pendant qu'on était dans le bureau. Tous deux semblent trouver mon erreur hilarante.'' … (Pg 144 à 147 de l'édition 2003 chez Payot (ISBN : 2-228-89677-2)

D'après le site : Intellego -

Carole Pither est journaliste de radio et télé. Elle est né à Londres il y a plus de 50 ans. Au cours de ses voyages pour ses enquêtes journalistiques, elle s'est prise de passion pour le monde des routiers qu'elle entend faire connaître et réhabiliter.

Note de l'éditeur : C. Pither a accompagné pendant deux ans des conducteurs de camions dans leurs voyages. Elle a sillonné à leurs côtés les routes de l'Ukraine, des Etats-Unis, de l'Inde et du Moyen-Orient. Elle raconte leur quotidien, leurs conditions de travail dans les différents pays traversés et la difficile expérience du rapport à l'autre. «La vie des routiers est comme celle des navigateurs solitaires: ils sont les marins de la terre. J'ai passé deux ans sur la route, face à la route avec les chauffeurs de poids lourds, partageant leurs trajets et leur quotidien. J'ai voulu comprendre pourquoi ils ne sentaient pas le besoin d'accueillir dans leur monde ceux qui n'en faisaient pas partie.»

Cette grande aventure entraînera Carole Pither en Ukraine, aux États-Unis, en Inde et au Moyen-Orient, mais la voyageuse empruntera surtout le chemin difficile qu'est la compréhension de l'autre, en l'occurrence son unique voisin dans l'espace étroit d'une cabine de camion.